Dans toutes les villes, les mêmes rues concentrent les commerces génération après génération. Les enseignes changent, les propriétaires changent, le commerce reste. À deux cents mètres, une rue de même largeur, desservant la même population, ne prend jamais. Le hasard n'explique pas une régularité aussi têtue.
L'intuition de Bill Hillier
Dans les années 1980, l'architecte britannique Bill Hillier avance une hypothèse qui paraît d'abord contre-intuitive : le mouvement piéton s'explique en grande partie par la configuration du réseau lui-même, indépendamment de ce qu'on y trouve. Autrement dit, on ne passe pas dans une rue parce qu'il y a des boutiques ; il y a des boutiques parce qu'on y passe.
La cause et l'effet ne sont pas ceux qu'on croit. Les commerces s'installent là où le flux existe déjà, et le renforcent ensuite. Le flux, lui, est déterminé par la place de chaque rue dans l'ensemble du maillage.
Le détour compte plus que la distance
La partie contre-intuitive tient au coût que le piéton cherche à minimiser. Ce n'est pas la distance, c'est le changement de direction. Un piéton privilégie le trajet le plus « droit », celui qui demande le moins de virages — même s'il est un peu plus long.
Hillier et son collègue Shinichi Iida l'ont formalisé en 2005 : on mesure le coût d'un trajet non pas en mètres, mais en degrés de déviation cumulés. Une rue qui permet de traverser le quartier sans presque tourner devient un passage obligé, empruntée par des gens qui n'y vont pas mais qui la traversent. Une rue brisée, en zigzag, ne sert qu'à ceux qui y habitent.
Ce que ça donne concrètement
On peut calculer, pour chaque tronçon de rue, combien de trajets courts entre tous les points du quartier passent par lui. C'est ce que les chercheurs appellent la centralité de choix. Le résultat se lit comme une carte : les axes structurants ressortent, les rues résidentielles s'effacent.
À Avignon, la méthode place en tête la rue Saint-Agricol, la rue des Marchands et la rue Carnot. À Bordeaux, la rue Porte Dijeaux et le cours de l'Intendance. À Paris, elle fait même ressortir les passages couverts — ces micro-connecteurs que leur seule fréquentation ne suffirait pas à expliquer.
Les limites, qui sont réelles
Cette mesure ne compte pas des passants : elle classe des rues les unes par rapport aux autres. Elle dit « cette rue est mieux placée que 80 % des rues du quartier », jamais « il y passe 400 personnes par heure ». La corrélation avec les comptages réels est documentée dans la littérature, mais un indice non calibré sur des comptages locaux reste un classement.
Elle est aussi peu bavarde en habitat dispersé : là où les gens se déplacent en voiture, la configuration du réseau piéton explique peu de chose. C'est un outil de ville et de bourg, pas de campagne.
Reste qu'entre deux locaux comparables, savoir lequel occupe une position structurante dans le réseau est une information qu'aucun comptage ponctuel, fait un mardi de mars, ne vous donnera.