Quand on cherche combien de gens habitent autour d'une adresse, le premier réflexe est de regarder la commune. C'est la maille dont tout le monde parle, et c'est presque toujours la mauvaise. Avignon compte quatre-vingt-dix mille habitants ; ça ne dit rien de ce qui se passe dans les cinq rues autour d'un local.
L'INSEE publie mieux depuis des années, et c'est étonnamment peu utilisé : le carroyage Filosofi. La France entière découpée en carrés de 200 mètres de côté, chacun portant sa population et son niveau de vie. Environ 2,3 millions de carrés habités. C'est gratuit, c'est téléchargeable, et c'est la meilleure base disponible pour raisonner à l'échelle d'un commerce.
Ce qu'il y a dans un carré
Chaque carré porte le nombre d'individus, le nombre de ménages, le niveau de vie médian des habitants, et une série d'indicateurs sociaux : part des moins de 25 ans, part des plus de 65 ans, part des ménages en logement social, part des propriétaires.
Ce n'est pas un sondage : la source est fiscale et sociale, elle couvre la population réelle. La granularité de 200 mètres est ce qui fait toute la différence — elle permet de voir qu'une rue sépare un quartier à 32 000 € de niveau de vie d'un autre à 18 000 €, ce qu'aucune moyenne communale ne montrera jamais.
Le piège du croisement approximatif
L'erreur la plus courante consiste à prendre tous les carrés qui touchent la zone étudiée et à additionner leurs populations. Un carré à cheval sur la limite est alors compté en entier, alors qu'un quart seulement de sa surface est concerné. Sur une zone piétonne de dix minutes, la bordure représente une part importante du total : l'erreur se chiffre facilement en milliers d'habitants.
Le traitement correct consiste à découper chaque carré par la frontière de la zone et à ne retenir que la fraction de population correspondant à la surface retenue. Cela suppose de faire l'hypothèse que la population est répartie uniformément dans le carré — imparfait, mais infiniment plus juste que le tout-ou-rien.
Le secret statistique, et ce qu'il implique
L'INSEE ne publie pas de données qui permettraient d'identifier un ménage. Dans les zones très peu peuplées, les carrés sont donc agrégés ou les valeurs bruitées. Concrètement : un hameau isolé peut apparaître avec un niveau de vie manquant, ou fondu dans un carré voisin.
Ce n'est pas un défaut de la donnée, c'est une garantie de vie privée. Mais toute analyse qui prétend donner un revenu médian pour un lieu-dit de quarante habitants doit être regardée avec méfiance : soit elle extrapole, soit elle recopie la moyenne communale sans le dire.
Un ordre de grandeur
Sur une adresse du centre d'Avignon, dix minutes de marche donnent 13 864 habitants pour un niveau de vie médian de 23 312 €. Ce second chiffre compte autant que le premier : il change la nature du commerce qu'on peut y tenir. La même population avec un médian à 31 000 € ne consomme pas les mêmes produits, et n'accepte pas les mêmes prix.
Le décalage temporel
Le carroyage disponible aujourd'hui repose sur les revenus 2019. Dans un quartier stable, c'est sans conséquence. Dans une ZAC livrée en 2023, la donnée décrit un terrain vague. Toujours vérifier, sur une photo aérienne récente, que les carrés qu'on additionne correspondent à des logements qui existent — c'est trente secondes de travail, et ça évite les contresens les plus spectaculaires.